Juste un détail, quelque chose d'anodin : Sophie Calle filme avec
tendresse Greg Sheppard sorti de sa voiture (qui s'est immiscée entre
eux comme une maîtresse gênante) pour aller pisser, alors qu'il
revient vers elles le sexe encore entre les doigts, gêné et
presque fier de sa "bêtise". Elle l'aime, ils jouent.
Alain Cavalier nous offre lui l'image de sa compagne (qu'on ne voit pas
plus que lui, sinon en fragments de corps) plaçant une bouteille
de plastique vide entre ses jambes afin d'uriner, image froide et détachée,
et chacun son camp, réification d'un corps rattrapé par le
tramage électronique du support et un montage exclusivement composé
de plans serrés.
Dans "Level Five", lui aussi tourné en vidéo
et gonflé en 35mm, Chris Marker nous fait subir les assauts parfois
mièvres, toujours touchants mais de toute façon trop, trop
prolongés de sa muse qui lui parle par caméra de vidéo(surveillance)
interposée, alors que l'auteur-héros est censé être
mort, complaisance d'une "perte en abîme" due à la
vidéo.
On retrouve cette même complaisance, mais en sens inverse, dans
le montage quasi-hystérique de "La puissance de la parole"
de Jean-Luc Godard quand il se prend à parler de Dieu, alors qu'on
pourrait presque le soupçonner de s'être fait avoir par le
"gain de temps" rendu possible par le montage vidéo, moins
lourd et plus "efficace" qu'en cinéma.
Quatre registres différents de ce qui a longtemps été
considéré comme l'apport fondamental de la vidéo :
l'intimité, le dévoilement complexe et libérateur des
corps, désirs et paroles livrées sans les apprêts de
la machinerie cinéma, don de soi à soi et donc à l'autre,
spectateur, ami, amant, de toute façon généralement
sexué et/ou amoureux puisque, justement, intime.
A l'opposé, mais retrouvant la sensualité de Sophie Calle,
Sadie Benning, dont une K7 VHS vient d'être éditée par
le Bureau Des Vidéos (35 rue d'Hauteville 10e). Révélée
à l'âge de 15 ans, ses bandes ont fait le tour du monde (de
l'art (vidéo)) et il est assez difficile de les voir, d'autant qu'il
semble qu'elle soit très protégée depuis, par son agent.
Elle tenait son journal sur une caméra d'enfant Fischer Price
à l'image noir et blanc souvent abîmée (et gros grain
vidéo), devenue depuis l'arrêt de sa fabrication un collector
pour artistes. Dans ses vidéos, on ne cesse de voir sa fenêtre,
et à travers sa fenêtre des autres, passants, chiens, voitures.
Des bouts de chansons, des textes écrits à la main qu'elle
parcourt.
Sinon, à l'intérieur, c'est elle qu'on voit, son visage,
qu'elle grime et travestit en garçon, ou bien c'est elle qui embrasse
une autre fille, ou bien un cigarette qui crame, un fragment de miroir...
Et puis toujours, toujours "l'autre par lui-même, absolument
moderne", fragmenté mais érotisé, le contexte
situé comme subjectif, à la Garrel, c'est-à-dire "pour
de vrai"...
jean-marc manach