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101 parce que c’est l’âge du spectateur, on sait d’où il venait et ce qu’il a vécu. Une expression imbriquée, comme aucune autre, avec le XXème siècle, culturellement, socialement, économiquement, quotidiennement... situation inédite en art : le cinéma a encore un âge.
101 parce que “much respect” au 102, à Grenoble, comme un refuge, affectif et symbolique (depuis la fermeture des EPE parisiens), pour tout amateur ou créateur expérimental (musique, cinéma...). C’est aussi de là qu’est issu Métamkine, une “cellule d’intervention à géométrie variable” capable de faire imploser (en bien) une salle de cinéma, et puis MTK, un labo (d’)indépendant(s).
101 pour faire la nique au centenaire, parce que, franchement, c’était triste, non ? Comme du rien, pire que l’involution des années 80.
101 parce que le 105 (rue de Bagnolet) n'existe plus, que c’était un squatt d’artistes (entre autres), que le prix des concerts était à la libre appréciation des entrants, que certains après-midi ils passaient en boucle et dans le noir La société du spectacle, le film de Guy Debord, pour les travellers et autres amis connus-inconnus de passage, entre deux poses biberons, trois coups de fil d’amis partis on ne sait où, mais à l’aventure, et des tonnes de rencontres, discussions, toujours et encore, autour de bières ou autour de rien, et c’était bien.
101 parce que c’est du binaire, digital, 1, 0, 1.
101 parce que “sans un...” (tout ce que vous voulez), l’association.
101 parce que ce n’est pas un nom, mais un chiffre (comme on le dit d’un code à décrypter), et c’est pas mal de mettre un chiffre pour un gratuit...://TOP
101 c'est...
... un mensuel tiré à 10 000 exemplaires, 16 pages noir et blanc plus une couleur, au format tabloïd, sur papier journal...
... un agenda exhaustif des programmations ciné/vidéo/multimédia en Ile de France (mais pas seulement), des petites annonces, deadline de festivals...
... des interviews, chroniques (critiques, personnelles, cyber...), des visuels et un feuilleton multi-média réalisés par un artiste différent à chaque n° (peintre, ciné-vidé-aste, graphziner, écrivain, poète, photographe...), des brèves (entre le zapping de Canal et l'"Abécédaire" de Deleuze sur Arte)...
... un news très complet dans ses infos, un rédactionnel envisageant le cinéma dans toutes ses dimensions, depuis les cinémas classiques (muets, hollywoodiens...) jusqu'au cyber en passant par les nouveaux cinémas des 60ies-70ies, l'art vidéo, le cinéma expérimental ou trash, le documentaire, la télé, les sorties en salles...
... une équipe de collaborateurs faite, non pas de journalistes mais de cinéastes, vidéastes, artistes ou programmateurs, tous issus du terrain et désirant communiquer leurs passions, leurs émois comme leurs visions non conformes, libres de tons...
... une politique rédactionnelle : c’est aussi au spectateur de faire le film, et pas seulement l’inverse, et l'on n'a pas fini de défricher en ce domaine...
... une volonté de développer l'économie parallèle de ce secteur en médiatisant ses initiatives, projets, sa culture...
... un journal gratuit d’infos qui se prend pour une revue d’art, une maquette novatrice, puisque, au vu du lectorat potentiel et du tirage, tout pousse à l'invention de nouvelles formes d'écritures et de (re)présentations...
... un titre énigmatique, en référence à la fois au second siècle du cinéma et au code binaire informatique, pour une revue-journal qui tentera d’être le plus vivant et étonnant possible...
... un journal beau à voir comme à comprendre, que l’on aime à regarder, et à garder avec soi...://TOP
... parce qu'il n'y a pas un public, mais des spectateurs.
1992. J’écris sur la cinéphilie une série de textes, ouvertement destinés à Serge Daney, pour l’ARmateur, une revue créée parce que nos désirs de spectateurs ne se contentaient pas de l’exploitation en salle des seuls films narratifs, que nous voulions ouvrir le champ cinématographique à tous ses possibles. Serge Daney était de plus en plus sollicité, passionnément engagé dans ce qui a été pris à l’époque pour un combat -soutenu par beaucoup, aujourd’hui décrié semble-t’il, ou oublié- contre la dite et redite “mort du cinéma”. Nous étions nombreux à nous reconnaître dans ses propos, souvent pour des raisons différentes d’ailleurs. Mais si la génération des Cahiers du Cinéma (mettons qu’il n’y en eut qu’une, diffractée en quelques eaux d’une même coulée), si cette génération a fait et défait une bonne part de notre rapport aux images, Daney était l’un des seuls à se poser la question de notre rapport au monde.
J’ai grandi une télécommande à la main et l’ordinateur pas loin, cinéphile téléphage, amateur d’écrans réfléchissants ou bombardés (blancs, neigeux, troués, élargis à tout ou partie de la salle...). Les possibles et les limites de l’écran me sont apparus en premier lieu par la télévision, l’art via son marché, ou en musées. Le contexte des années 80 fut plus culturel qu’artistique, les cinéastes comme les critiques n’inventant plus le monde, se contentant de continuer comme avant, sur la lancée d’acquis ayant passé l’arme plus ou moins à droite. Aussi l’ARmateur fut-il cantonné, finances et veulerie du “milieu” aidant, à une revue-underground-de-cinéma-expérimental. De l’art de faire passer la différence pour une marge et non pour une base, de l’art de faire passer la marge pour une norme et non pour une différence, cf Kubelka...
Serge Daney est mort au moment de la parution de ces textes, le temps a manqué pour parler avec celui qui se définissait comme passeur. Je voulais comprendre ce qu’il y avait de commun, les différences aussi, entre le “ciné-fils”, enfant des salles de quartier du temps où cinéastes classiques et modernes y sortaient leurs films en exclusivité, et mon expérience cinéphilique de la télévision et de la culture plus que du cinéma en tant que tel. Il venait de nous faire parvenir une carte postale, chromo de l’arsenal du Kremlin : comme ersatz dialectique à l’utopie, c’était une belle entrée en la matière, un cadeau comme clin d’oeil et point de vue. Il nous incitait à continuer de “crever l’écran mou qui s’est installé entre nous et le monde”... Encore fallait-il redéfinir ce que l’on entendait par écran. Parce que, bien sûr, la cinéphilie (plus que le cinéma), telle que l’a vécue Serge Daney, est morte. Les frontières évoluent, entre les genres, les supports, les cultures. La création comme la diffusion des oeuvres ne se contentent plus de leurs traditionnelles voies de passage, le cinéma s’ouvre et s’offre, invente une nouvelle histoire et géographie des images, du monde.
Les nouveaux spectateurs vont de musées en lieux alternatifs, de cafés en appartements, sans pour autant renier ni les écrans commerciaux ni la télévision, tirant parti de l’internet comme des catalogues de vidéos underground... Nous n’avons plus la même façon de regarder les écrans et leurs images qui, eux-mêmes, se sont démultipliés : documentaires, films narratifs ou expérimentaux, séries télé ou art vidéo, cultures cyber et trash à la fois. Il ne s’agit plus de se contenter d’une culture univoque et officielle. Privilégiant l’équivoque, l’ambigu, la multiplicité, le regard s’ouvre à d’autres horizons. L'image est trop importante aujourd'hui pour qu'on en parle de façon réductrice, en en cloisonnant les différents genres, renvoyant dos à dos le narratif et le reste, les amateurs et les pros, internet et la télévision... Tableaux noirs et schémas socio-culs ont été bousculés par les écrans scintillants des postes télés et des ordinateurs : notre vie, notre culture, notre regard ont été fortement influencer par les images, toutes formes d’images.
Le
statut, les statuts de l’image et ses écrans sont en mutation, mutations
technologiques, économiques et artistiques, sur fond de prétendue
fin de l’histoire, fin de l’art, mort du cinéma. A défaut d’entériner
ces mises en bière, il faut reconnaître que nous entrons dans une
ère plurielle et chaotique (mais qui a dit qu’il fallait plus y voir
une décomposition qu’une démultiplication ?). De nouvelles postures
de spectateurs répondent à cette nouvelle donne des écrans,
objets à la fois fascinants et repoussés, trop peu inexplorés,
sinon tabous encore aujourd’hui, mais qu’à 101 nous tenterons, à
force de vivre avec, de décloisonner, d’ouvrir comme de critiquer. 101
sera juste l’expression de la profusion chaotique, de l’univers fébrile
des images qui bougent, le morne espoir que les passages (rues, carrefours,
autoroutes, couloirs, portes, dédales) de nos vies soient aussi étonnants
que ceux sur écrans (grands, petits, papiers, écrits, toiles),
afin d’ouvrir l’image et le regard du spectateur à toutes leurs dimensions;
aller voir ailleurs, et autrement, ce que trame la culture contemporaine de
l'image en mouvement.
... à répétition, rendez-vous manqués.
Je viens de perdre la carte postale de Daney. Elle devait figurer sur ces pages, comme trace, histoire d’un geste, utopique pour certains : penser le monde à travers images et écrans. Je me souviens avoir hésité, il y a 4 ans, à lui faire parvenir les épreuves de mes textes, préférant attendre leur impression dans l’ARmateur. Il parut quelques jours après qu’on ait reçu son image-mot sur mini-écran, peu avant une journée consacrée aux publications indépendantes aux Etablissements Phonographiques de l’Est. Nous y avons présenté le numéro en question, et c’est là je crois que j’appris la mort de Daney, annoncée en une de Libé. Depuis, les EPE, repaire des amateurs de musiques nouvelles et de créations expérimentales (le seul de ce type à Paris, avec ses concerts, expos, projos cinéma et vidéo), ont fermé; ils accueillaient entre autres A Bao A Qou, défunt collectif de diffusion, défricheur et réfractaire, d’art vidéo; et rien n’est venu pallier leur manque depuis.
Je me suis fais voler, la semaine dernière, la carte dans la boîte aux lettres où je l’avais déposée afin de maquetter 101. Je danse sur des tombes, qui plus est pour une naissance... Mélange de dépit et de rage, tristesse de cette nouvelle perte, mêlés au désir et à la hargne, histoire de démontrer, face au quasi-vide en la matière, l’évidence de la mutation de nos vies... Face à tant d’obstacles, de pertes, freins, disparitions, reprendre ce premier édito parce qu’il a une histoire, en faire une quasi-lettre, mi-intime, mi-ouverte.
jmm,
14 octobre 1996.
://TOP
Excusez-moi
de m'énerver...:
101 s'est arrêté en juin 1998 faute de collaborateurs "professionnels".
Le journalisme est aussi un métier.
L'équipe d'alors, constituée de Roy Genty,
Jean Marc Manach, Michèle Rollin et David TV, tous bénévoles
mais pris par leurs obligations professionnelles, n'a pu continuer à
éditer le journal de la sorte.
Le marché publicitaire craint les journaux gratuits,
surtout quand ils ne font pas de publi-rédactionnels, les bailleurs de
fonds publics préfèrent financer leurs propres plaquettes promotionnelles
plutôt que d'investir dans un journal "indépendant".
La DRAC nous avait crédité de 50 000 F, mais cela ne suffisait
pas. Pourtant,
les journaux gratuits sont légions aux Etats-Unis, et envahissent de
plus en plus, en France, les étalages des commerçants comme ceux
des institutions. Y'a qu'à voir dans l'Métro...
101 s'est donc éteint, son impression ne coûtait
que 10 000 F par numéro, soit 1F l'exemplaire, nous le donnions gratuitement
aux gens, il plaisait bien, surtout "aux gens", bien moins aux marché.
jmm, 14 juillet 1999